Agone

  • Dans ce livre, Pascal Engel défend un rationalisme sans lequel ni la pensée, ni le savoir, ni la démocratie ne sauraient véritablement survivre.

  • « À partir de Descartes, les philosophes les plus éminents passèrent une bonne partie de leur temps à développer des systèmes visant à répondre au danger que constituaient pour l'humanité les arguments sceptiques. Ceux-ci la privaient en effet de son ornement le plus noble : sa certitude. » À la question « Qu'est-ce qu'être sceptique ? », Popkin répond en se plongeant dans la vie et les écrits des figures les plus significatives du scepticisme, de Savonarole à Pierre Bayle et David Hume, et montre que ces figures prirent deux visages radicalement opposés : le sceptique fut aussi bien le révolutionnaire et l'Aufklärer remettant en cause toutes les autorités et traditions, se fiant à son propre jugement et traquant sans relâche, pour le progrès du savoir, les faiblesses de la connaissance humaine, que celui qui doute de tout et renonce dès lors à toute entreprise de connaissance pour s'en remettre, en conservateur opposé aux Lumières, à l'autorité des pouvoirs en place, notamment politiques et religieux.
    Il n'existe pas d'ouvrage sur le scepticisme qui ait l'ampleur de ce classique inédit en français, sur lequel l'auteur travailla pendant près de cinquante ans. Par sa vivacité et la limpidité de son propos, ce livre s'adresse, au-delà des étudiants et chercheurs en philosophie, au grand public curieux de se plonger dans une grande histoire intellectuelle - au demeurant largement française.

  • « Le football est un jeu facile à saisir. Mais il possède aussi une profondeur philosophique qui doit être élucidée. Notamment parce que le football est, comme la philosophie, le genre de chose qui occuperait notre temps dans un monde idéal où tous nos besoins matériels seraient satisfaits sans travail et sans effort. Autrement dit, le genre de chose auquel nous attribuons une valeur intrinsèque. » Stephen Mumford montre que la popularité universelle du football n'a rien d'accidentel et ne s'explique pas uniquement par des facteurs sociaux ou quelque contingence historique : sa popularité tient à la nature même de ce jeu.
    En répondant avec une rare clarté aux questions que les discussions passionnées sur le football n'ont de cesse de soulever, Football. La philosophie derrière le jeu permet de mieux comprendre le « beau jeu » : quelle place y occupe la chance ? Quelle est la relation des individualités d'une équipe à ce tout dont elles font partie ? Quelle est la fonction de l'entraîneur et des schémas tactiques ? En quoi le football a-t-il particulièrement à voir avec l'espace ? En quoi consiste la beauté de ce sport ? Quelle est sa relation avec la victoire et la compétition ?

  • De son premier article, publié dans la revue politico-littéraire d'Henri Barbusse, à ses ultimes déclarations sur la signification de 1984, les textes de George Orwell ici réunis sont tous inédits en français.
    Ils avaient été écartés de l'édition de ses Essais, articles et lettres choisis par sa veuve, Sonia, qui « n'appréciait pas son positionnement politique » (Bernard Crick). Ce recueil dessine l'itinéraire des engagements d'Orwell et l'évolution de ses idées : témoignages sur l'Espagne de la guerre civile, appels des années 1940-1941 à la révolution en Angleterre pour gagner la guerre contre Hitler, condamnation radicale de l'impérialisme britannique en Inde et en Birmanie, réflexions sur le socialisme et la démocratie, critique des intellectuels et de leur fascination pour le pouvoir, bilan de l'expérience travailliste d'après guerre, etc.
    Il inclut des essais méconnus, qui furent des jalons importants dans l'élaboration de ses conceptions sur l'individu, l'Etat et la société, comme « Culture et démocratie », « Les socialistes peuvent-ils être heureux ? » ou « La révolte intellectuelle ». Malgré l'immense célébrité de l'écrivain Orwell, sa pensée reste largement ignorée ou incomprise en France. Il est temps qu'il y soit lu comme une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu'un Gramsci ou une Hannah Arendt.

  • « Être idiot ne fait pas nécessairement de vous quelqu'un de méchant, et les méchants sont souvent fort intelligents. Mais nous admettons qu'il y a des liens entre évaluations intellectuelles et évaluations morales : bien souvent les gens intelligents sont bons et justes, et être bête prédispose à la méchanceté.
    Aristote soutenait qu'il y a une unité des vertus et que si l'on en a une, on les a toutes. Il admettait aussi qu'il y a une unité des vices. Mais si l'on reconnaît cette unité, comment peut-il y avoir une éthique proprement intellectuelle, qui porte sur notre savoir, qui soit distincte de l'éthique tout court, qui porte sur nos actions ? » L'éthique intellectuelle n'est pas une simple application aux oeuvres de l'esprit de l'éthique qui vaut pour nos actions. L'éthique intellectuelle se fonde en effet, montre Pascal Engel, sur la nature même du jugement et de la croyance. Elle permet de comprendre ce qu'il y a de spécifiquement condamnable dans « le plagiat, la fraude scientifique, l'usurpation de compétences, la création d'officines pseudo-scientifiques ou l'utilisation des institutions de savoir à des fins de prosélytisme » . C'est grâce à elle que nous pouvons légitimement blâmer nos intellectuels d'être souvent « irresponsables et vaniteux, nos journalistes sans scrupules, nos médias et nos «réseaux sociaux» pourris et trompeurs à l'échelle planétaire, nos écrivains filous, nos professeurs incompétents, nos étudiants paresseux, nos académiciens corrompus ».
    Dégageant aussi bien ce qui fonde la valeur de la connaissance que la nature de la bêtise, de la sottise, du snobisme et du mépris intellectuels ainsi que celle de la foutaise et du mensonge en politique, l'auteur soutient que « parler de normes de la raison, d'éthique du savoir et de vertus intellectuelles n'est pas un discours qu'on doit réserver aux cloîtres, aux églises, aux chapelles et aux temples, ou même aux Temples robespierriens de la Raison et aux discours de distribution des prix sous les préaux de la République. C'est affaire de santé mentale, de décence spirituelle, et d'idéal. » Montrant qu'on peut être blâmé pour ses opinions même si on ne les forme pas à volonté, élucidant en quoi consistent les raisons de croire et à quelles conditions elles justifient nos croyances, Pascal Engel éclaire la nature des vertus et des vices intellectuels.

  • Il y a presque un quart de siècle, j'étais en route pour la birmanie sur un paquebot.
    Le navire était confortable, luxueux même, et, quand on ne dormait pas, on avait l'impression d'être toujours en train de manger. un jour, je suis remonté tôt après le déjeuner. le pont était vide à l'exception d'un maître de manoeuvre, qui se glissait comme un rat le long des cabines en dissimulant quelque chose dans ses énormes mains : une terrine contenant la moitié d'un pudding à la crème. j'ai saisi la situation d'un seul coup d'oeil : le pudding était un reste pris sur la table d'un passager.
    Il m'a fallu du temps pour saisir toutes les dimensions de cet incident : mais est-ce une exagération de dire que cette révélation brutale - un artisan extrêmement qualifié, qui pouvait littéralement tenir toutes nos vies entre ses mains, était bien content de pouvoir dérober de la nourriture à notre table - m'en a appris bien davantage que ne l'auraient fait une demi-douzaine de pamphlets socialistes ? ecrites chaque semaine entre 1943 et 1947 pour un journal de la gauche radicale anglaise, ces quatre-vingts chroniques sont des conversations familières.
    Qu'orwell y parle des bombes volantes qui s'abattent sur londres ou de ses rosiers grimpants, des écrivains qu'il aime ou des idéologues qu'il combat, on y entend sa voix singulière. contre l'arrogance des dominants, les mensonges des propagandes et la barbarie qui menace, il y défend le sens du réel et la décence commune : la possibilité d'une société égalitaire et libre, enfin humaine.

  • George Orwell épistolaire évoque la guerre d'Espagne, la montée des fascismes, le Maroc colonial, la fidélité dans le couple, l'oeuvre d'Henry Miller entre autres.
    « Je suis plutôt content d'avoir été touché par une balle parce que je pense que ça va nous arriver à tous dans un avenir proche et je suis heureux de savoir que ça ne fait pas vraiment très mal. Ce que j'ai vu en Espagne ne m'a pas rendu cynique, mais me fait penser que notre avenir est assez sombre. Il est évident que les gens peuvent se laisser duper par la propagande antifasciste exactement comme ils se sont laissés duper par ce qu'on disait de la courageuse petite Belgique, et quand viendra la guerre ils iront droit dans la gueule du loup. » « Nous avons aussi un caniche chiot. Nous l'avons nommé Marx pour nous souvenir que nous n'avions jamais lu Marx, et à présent que nous avons un peu lu cet homme et que nous l'avons tellement pris en grippe, nous ne pouvons plus regarder le chien en face quand nous lui parlons. » Près des deux tiers de cette correspondance sont inédits en français.

  • Roger Chartier : Il me semble que ton projet est de donner des outils permettant de démonter les mécanismes de domination qui fonctionnent sous les espèces de la division naturelle, normale, ancestrale.
    Ce qui, je crois, est assez contraire à une image très stéréotypée de ce travail, qui est pensé comme montrant des contraintes broyant les individus et ne leur donnant aucune place. Pierre Bourdieu : Si je voulais répondre en une phrase à ce que tu viens de dire, je dirais que nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de finir libres. Nous naissons dans l'impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets.
    Ce que je reproche à ceux qui invoquent à tout va la liberté, le sujet, la personne, etc., c'est d'enfermer les agents sociaux dans l'illusion de la liberté, qui est une des voies à travers lesquelles s'exerce le déterminisme. C'est à condition de s'approprier les instruments de pensée, et aussi les objets de pensée que l'on reçoit, que l'on peut devenir un petit peu le sujet de ses pensées; à condition, entre autres choses, de se réapproprier la connaissance des déterminismes.

  • La plupart des expressions typiques de Foucault dans lesquelles le mot « vérité » intervient comme complément - « production de la vérité », « histoire de la vérité », « politique de la vérité », « jeux de vérité », etc. - reposent sur une confusion peut-être délibérée entre deux choses que Frege considérait comme essentiel de distinguer : l'être-vrai et le tenir-pour-vrai. Or peu de philosophes ont insisté avec autant de fermeté que Nietzsche sur cette différence radicale qui existe entre ce qui est vrai et ce qui est cru vrai : « La vérité et la croyance que quelque chose est vrai : deux univers d'intérêts tout à fait séparés l'un de l'autre, presque des univers opposés ; on arrive à l'un et à l'autre par des chemins fondamentalement différents », écrit-il dans L'Antéchrist. Foucault, alors qu'il n'a jamais traité que des mécanismes, des lois et des conditions historiques et sociales de production de l'assentiment et de la croyance, en a tiré abusivement des conclusions concernant la vérité elle-même.
    Sur la vérité, l'objectivité, la connaissance et la science, il est trop facilement admis aujourd'hui - le plus souvent sans discussion - que Foucault aurait changé la pensée et nos catégories. Mais il y a dans ses cours trop de confusions conceptuelles entre vérité, connaissance et pouvoir, trop de questions élémentaires laissées en blanc - et, tout simplement, trop de non-sens pour qu'on doive se rallier à pareille opinion. Quant au nietzschéisme professé par Foucault, il repose sur une lecture trop étroite, qui ne résiste pas à une confrontation attentive avec les textes, notamment ceux du Nietzsche de la maturité.
    À l'écart aussi bien des panégyriques que des verdicts idéologiques, le philosophe Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, lit Nietzsche et Foucault à la hauteur où ils doivent être lus : avec les mêmes exigences intellectuelles qu'il applique à Wittgenstein et à Musil, et une libre ironie qu'il fait sienne plus que jamais.

  • À partir de 1770, la rupture au sein des Lumières (françaises, allemandes, hollandaises, américaines, italiennes, britanniques) est devenue irréparable, créant un fossé entre les Lumières modérées (Locke, Voltaire ou Montesquieu) et les Lumières radicales (noyau des Encyclopédistes, héritières de Bayle et Spinoza).
    Les philosophes radicaux diffusent désormais une forme entièrement neuve de conscience révolutionnaire qui ne s'applique pas à la France seulement ni à aucun pays d'Europe spécifiquement, mais au monde entier. Sous le joug de la tyrannie et en proie à la misère que renforcent l'ignorance et la crédulité, toute l'humanité a besoin de s'émanciper par une « révolution générale » - intellectuelle d'abord, pratique ensuite.
    L'ultime version de l'Histoire philosophique des deux Indes (1780) - la plus radicale, celle où la contribution personnelle de Diderot est la plus considérable - généralise l'analyse de ce qui ne va pas en Europe en s'attaquant aux empires coloniaux qui couvrent la Terre. À la différence des Lumières modérées, les Lumières radicales ne peuvent espérer l'emporter dans les cours princières. Il n'y a pour elles qu'une issue : infuser dans le public des lecteurs une nouvelle conscience révolutionnaire par un torrent de publications clandestines. Leur but ultime est de transformer les cadres politiques et sociaux de la vie moderne.

  • Entre septembre 1904 et février 1905, William JAMES a publié l'essentiel des Essais d'empirisme radical, qui seront ensuite rassemblés sous forme de recueil par son élève R.B. Perry, conformément à ses instructions, en 1911 (sa mort l'ayant empêché de voir la réalisation de ce projet). Si l'un des chapitres-clé de l'ouvrage, " La notion de conscience ", fut écrit directement en français pour être lu au Congrès de Rome en 1905, le recueil est resté jusqu'ici inédit dans notre langue. Il expose pourtant le coeur de la philosophie de l'expérience de James ; il s'agit de son texte de maturité, développant aussi bien une approche neuve de la conscience, que de l'expérience pure, des relations, ou encore de l'activité. " Un monde d'expérience pure ", " La chose et ses relations ", " L'expérience de l'activité " ont donné lieu, dès leur parution, à des controverses et discussions nombreuses avec les grand représentants de la philosophie et de la psychologie américaine comme européenne.
    Ces Essais, texte majeur dans l'histoire de la philosophie américaine, ont ainsi eu une influence plus durable que les célèbres conférences de James sur le pragmatisme : c'est avec ce versant de son oeuvre que Bergson, Whitehead et Russell, par exemple, ont eu leurs dialogues les plus féconds.

  • Si je vole de l'argent à un homme, il se peut que ce simple transfert de possession ne soit douloureux pour personne ; que cet homme ne ressente pas cette perte ou qu'elle l'empêche de mal utiliser cet argent. Mais il est inévitable que je cause un grand tort à l'Homme : celui de m'être rendu malhonnête. Ce qui blesse la société, ce n'est pas qu'elle perde l'un de ses biens, mais qu'elle devienne un repaire de voleurs ; car alors elle cesserait d'être. De la même façon, si je m'abandonne à croire quoi que ce soit sur la base de preuves insuffisantes, il se peut que cette simple croyance ne blesse personne. Mais il est inévitable que je cause, ce faisant, un grand tort à l'Homme : celui de m'être rendu crédule. Le danger pour la société n'est pas simplement qu'elle se mette à croire des choses fausses ; mais qu'elle devienne crédule et perde l'habitude de mettre les choses à l'épreuve et d'enquêter sur elles ; car alors elle retomberait dans la barbarie.

  • Dans le domaine des émotions, déclarait Bertrand Russell, je ne nie pas la valeur des expériences qui ont donné naissance à la religion. Mais pour parvenir à la vérité je ne peux admettre aucune autre méthode que celle de la science. Aux yeux de Wittgenstein, au contraire, l'idéal religieux était la lumière la plus pure par laquelle nous puissions aspirer à être éclairés, et les hommes qui vivent dans la culture de la rationalité conquérante et du progrès indéfini ont besoin d'apprendre que ceux-ci colorent les objets de leur monde d'une couleur déterminée, qui ne constitue qu'un assombrissement.

  • Depuis quelques années, une nouvelle forme de défense de la religion est apparue : elle ne fait pas tant l'apologie d'une religion particulière que du religieux qui, comme tel, serait un besoin fondamental des individus et des sociétés ; elle émane d'intellectuels qui souvent ne s'affichent pas eux-mêmes comme des croyants (Debray, Vattimo). C'est en réalité, chez le philosophe américain William James, il y a un siècle, que ces idées ont été exprimées pour la première fois et d'une manière remarquablement élaborée. C'est cette version pragmatiste de la défense de la religion qu'examine ici Jacques Bouveresse, en la confrontant à ses précurseurs (Renan) et surtout à ses critiques rationalistes (Russell et Freud notamment): y a-t-il de bonnes raisons de défendre la religion ? Est-il rationnel d'avoir des croyances dont nous ne pouvons pas rendre raison ? La croyance est-elle avant tout l'affaire du coeur et de la volonté ou bien la raison et l'intellect doivent-ils y avoir leur part ? Toutes les croyances religieuses sont-elles respectables du seul fait d'être crues oe
    Bouveresse complète son enquête par un examen de l'idéal religieux de Wittgenstein - la religion sans prêtre ni dogme -, et par une discussion du problème de la croyance en la science à partir des pensées ironiques et soupçonneuses de Nietzsche et de Musil.

  • La faculté du langage est la capacité de créer à l'infini des phrases et des pensées à partir d'un tout petit nombre d'éléments. Elle distingue l'espèce humaine de toutes les autres. Selon quels principes cette faculté est-elle structurée, qui la rendent aussi diverse (les différentes langues) et aussi universelle (commune à tous les humains) ? Le dualisme corps-esprit est scientifiquement indéfendable et ces principes doivent s'enraciner dans le biologique : il y a un « organe du langage ». Comment est-il construit ? C'est cette question risquée qu'explore le « programme minimaliste ».

    Constitué de deux conférences et d'un long entretien, ce livre constitue une introduction aux idées actuelles de Noam Chomsky sur le langage, l'esprit et le cerveau. Il offre des perspectives radicales et novatrices sur les relations entre linguistique, neurosciences et biologie.

  • Analyse des conditions de l'installation du nazisme dans les esprits, La Troisième Nuit de Walpurgis a été rédigée entre mai et septembre 1933. Livre dense et labyrinthique, il investit tous les registres de la syntaxe et de la grammaire pour débusquer les responsabilités : " Rien à dire sur Hitler ", commence l'enquête de Karl Kraus. mais tant de choses sur les intellectuels de tous bords qui, des plus éminents comme Heidegger à la tribu de la " journaille ", ont accepté sans difficulté et même demandé le sacrifice de l'intellect, préparant librement le terrain à l'ensevelissement de l'humanité.

    " Être en mesure de saisir le mal du monde dans son rebut, percevoir chaque fois sur la surface la plus anodine la fin dernière de l'humanité souffrante, un tel état d'esprit serait-il donc privé de la première possibilité de défense consistant à mettre en lisière l'hypertrophie de ce que déjà il a vu et stigmatisé ? Dans tout le cours de ma non-activité, je me suis servi de la presse - où je suis allé chercher toutes les preuves contre une existence qu'elle a corrompue - et je conserve des centaines de milliers de documents sur sa responsabilité directe ou indirecte : les dernières choses parues, autant capables de donner une image de toute la déformation de l'époque que les commentaires bien mûris en forme de gloses. Mais si je suis parvenu à supporter le cauchemar de cette brûlante actualité faite d'actions et de comptes-rendus, de cette assimilation aux allures de fin dernière qui mêle déclin et renouveau, du plus sanglant succès de l'art oratoire jamais promu au rang d'histoire mondiale - serais-je pour autant à la hauteur de la matière ? Même si elle ne paralysait pas le désir de mise en forme mais lui donnait au contraire des ailes, comment serait-il capable de maîtriser l'abondance de formes de cette troisième nuit de Walpurgis ? Comment l'étonnement ressenti face à ce renouveau qui détruit des concepts de base avec la force élémentaire d'une peste du cerveau (comme si les bombes bactériologiques étaient déjà larguées par les avions les plus modernes) pourrait-il donner du courage à celui qui est sans voix et perçoit ici le visage du monde qui s'est pris au mot ? Alentour rien que stupeur, sidération face à l'envoûtant prodige d'une idée qui consiste à n'en avoir aucune. Face à ce coup de boutoir qui a pris tout droit le chemin n'allant de rien à nulle part. Alentour rien que l'étonnement face au prodige d'une réalité étatique engendrée par l'ivresse jusqu'au dernier paragraphe, avec une économie nationale alimentée par le boycott des Juifs. Je me demande comment une telle présomption ne devrait pas déprimer ce qui reste encore de détermination intellectuelle dans un esprit et n'a pas été totalement laminé par l'épuisement des années de guerre et d'après-guerre. "

  • L'action Politique Et Sociale doit être animée par une vision de la société future et par des jugements de valeur explicites, qui doivent découler d'une conception de la nature humaine.
    Si l'esprit humain était dépourvu de structures innées, nous serions des êtres indéfiniment malléables, et nous serions alors parfaitement appropriés au formatage de notre comportement par l'Etat autoritaire, le chef d'entreprise, le technocrate et le comité central. Ceux qui ont une certaine confiance dans l'espèce humaine espéreront qu'il n'en est pas ainsi. Je pense que l'étude du langage peut fournir certaines lumières pour comprendre les possibilités d'une action libre et créatrice dans le cadre d'un système de règles qui reflète, au moins partiellement, les propriétés intrinsèques de l'organisation de l'esprit humain.
    Ce livre réunit onze textes de Noam Chomsky pour la plupart inédits en français. Offrant un large panorama de ses idées, il fait apparaître le fil qui relie son socialisme libertaire à son oeuvre de linguiste et à son anthropologie : notre irrépressible besoin de liberté est inséparable de la créativité illimitée du langage qui fait de nous des êtres humains. Chomsky montre comment l'école et l'université pourraient éduquer à autre chose qu'à l'obéissance, les intellectuels de gauche jouer un autre rôle que celui de commissaires du contrôle des esprits, et les mouvements civiques et sociaux imposer des réformes radicales.
    C'est en héritier des Lumières et de la tradition rationaliste que Chomsky pense et intervient.

  • Obéissance, assiduité, pragmatisme sont des vertus de soldat et de serviteur, d'employé, de larbin. Ce sont les vertus d'une fourmi, non pas d'une personne humaine. Qu'on montre pour quelle raison une collectivité a le droit de sacrifier des hommes, de transformer des personnes en machines. Qui plus est, on n'a pas fait cela ici - et dans beaucoup d'autres lieux - au profit d'une collectivité mais au profit d'une classe seigneuriale. Voilà la vérité fondamentale, le fin mot de l'histoire. » « Cette panique dans la bourgeoisie ! Ils se rendent enfin compte qu'ils ne tiennent plus les rênes et que ça ne peut plus continuer ainsi ! Ils vont consentir à ouvrir les yeux, sinon ils passent sous les roues ! Oui, Marx avait raison sur ce point : le capitalisme a élevé lui-même son fossoyeur - ils ont construit des usines, se sont étendus mais, en même temps, les ouvriers aussi ont grandi et, un jour, ça ne va plus sans eux et, un jour, ils ont eux aussi des idées libérales sous une forme compacte, quasiment en béton et, un jour, ils ont tout le pouvoir, et alors quoi ? » Dans cette série de lettres écrites en 1930 à un étudiant qui le questionnait sur son positionnement dans les débats de son époque, Döblin développe une réflexion sur le rôle des intellectuels dans la société. Convaincu que ceux-ci expriment naturellement ce que leur classe prescrit, il les incite à se rapprocher des ouvriers, seuls porteurs des idées de liberté autrefois bourgeoises. Mais il reste méfiant vis-à-vis de Marx et de Lénine, à qui il concède les « bonnes bases » du matérialisme historique mais reproche un « messianisme pur jus », préférant affirmer les principes d'un « vrai » socialisme : liberté, rassemblement spontané des hommes, refus de toute contrainte, indignation face à l'injustice, tolérance et pacifisme.

  • « Karl Kraus a inlassablement attaqué un mal auquel nous sommes exposés plus que jamais : la manipulation par le discours, le mensonge et la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment. Contre cette agression, il a forgé des armes terriblement efficaces et montré comment s'en servir. Son oeuvre reste, comme le dit Elias Canetti, une « école de résistance ».
    C'est à bien des égards notre époque, plutôt que réellement la sienne, que les descriptions et les polémiques de Kraus donnent l'impression de viser. Comme il le craignait, les exagérations d'hier sont si vite dépassées par les réalités d'aujourd'hui que la tâche du satiriste en devient de plus en plus problématique. La satire ne fait souvent qu'anticiper et annoncer ce qui fera demain l'objet d'un reportage dans les médias : elle a le sentiment d'essayer désespérément d'empêcher la réalité de lui donner raison.
    Ce livre a été écrit pour montrer au lecteur d'aujourd'hui, sur quelques exemples précis, à quel point nous avons besoin en permanence - et en ce moment probablement plus que jamais - d'armes comme celles que Kraus nous a laissées. »

    En philosophe qui pratique l'oeuvre de Karl Kraus (1874-1936) depuis près d'un demi-siècle, Jacques Bouveresse éclaire ici le sens de sa pensée et de ses actions - ses conceptions sur le langage et la culture, ses choix et engagements politiques, son regard visionnaire sur la société moderne -, en s'appuyant sur les travaux les plus récents consacrés à l'auteur des Derniers Jours de l'humanité et de Troisième nuit de Walpurgis.

  • Homère était assurément aveugle, mais seulement au moment de chanter - auparavant, il avait eu un regard tranchant et incorruptible, il connaissait sur le bout des doigts la société et la terre grecques et troyennes. Les écrivains et les poètes constituent une espèce particulière de savants et c'est pourquoi ils tiennent fermement sur la terre. La littérature n'est pas une forme d'idiotie.

    C'est seulement dans les États libéraux modernes, ceux qui se sont voués au commerce, à la banque et à l'industrie, au capital et à l'armée, que pouvait s'implanter cette parole de mépris : « L'art est libre », c'est-à-dire complètement inoffensif. Ces messieurs et mesdames les artistes peuvent bien écrire et peindre ce qu'ils veulent ; nous relions cela en cuir, y jetons un oeil ou l'accrochons au mur, nous fumons là-dessous nos cigarettes, les tableaux intéressent aussi éventuellement le commerce de l'art.

    L'artiste aujourd'hui doit se créer lui-même sa liberté. L'art agit et il a des tâches à accomplir.

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