Grasset Et Fasquelle

  • Les cinq sens

    Michel Serres

    Le nouveau corps confie au sport son souffle, son coeur, sa sueur et ne travaille presque plus de force mais sur des codes ; sanitaire et aseptique, rectifié par les remèdes et la prédiction médicale, il repousse la mort de trente ans et l'antique souffrance quasi définitivement ; diététique, grignotant des calories du bout des dents, il absorbe ce que ses pères n'auraient pas reconnu pour nourriture ni pour breuvage ; nu et libre sur les plages mixtes, le nouveau corps sexuel se reproduit peu et artificiellement parfois ; toutes nouveautés contrebalancées par les squelettes ravagés d'épidémies sans recours, se multipliant et mourant par millions vers l'hémisphère Sud, livrés à toutes les horreurs dont nous nous délivrons ; comment ces corps si vite changés en moins d'un demi-siècle habiteraient-ils le même monde, sentiraient-ils par les mêmes sens, logeraient-ils la même âme ou une semblable langue que l'ancienne chair accablée de poids et de nécessités, malade, sale, affamée ou repue, verbeuse, soumise au labeur et non à l'exercice, à la morale plus qu'à la médecine, dont la philosophie de nos pères a parlé ?

  • La couverture du livre est un tableau de l'École de Fontainebleau. Dans le fond, le Colisée, peut-être, cirque colossal, sorte de tour de Babel romaine. Derrière lui, un pont sur le Tibre, une mince pyramide, un temple, la ville de Rome : Rome qui, parce qu'elle a su bâtir des places, des villes, un Empire, a su les fonder. Quand Rome a décidé de construire le Capitole, on a découvert au fond des fondations une tête humaine au visage entier. On dirait que le soldat du premier plan, debout, triomphant sur un podium rond, vient de la retrouver. Il la montre, comme un trophée. On dirait que ces combats, ces assassinats ont lieu dans les soubassements, dans les soutènements de tous ces monuments. Ces batailles fondamentales sont le sujet de ce livre, nommé livre des fondations. Fondations des murs de pierre sur la chair. Genèse était le livre des commencements. Rome, qui le suit, est celui des fondations. Genèse était celui du multiple. Le livre des fondations fait voir dans le concret ces multiplicités : foules romaines, légions déployées, paysans égaillés, forces distribuées, clameurs, acclamations. Rome est un livre de philosophie de l'histoire ; il en annonce un troisième portant sur le temps. Il doit se nommer Philosophie des corps mêlés. M.S.

  • Zola a lu Claude Bernard. Il cite volontiers Darwin. Et dans son cabinet de travail il a placé le docteur Pascal. Car c'est un romancier de génie, mais aussi un savant de son temps. Un savant ? Un généticien doublé d'un physicien. Un romancier ? Son projet, courant à l'époque, fut de constituer une oeuvre à partir des sciences de la vie. Belle occasion, mais parmi dix autres possibles, de généraliser les méthodes acquises. De lire l'arbre des Rougon-Macquart comme un schéma, un réseau de circulations, une carte où de brûlantes énergies se déplacent, explosent, s'éteignent, sur les chemins de généalogie. De retrouver derrière la génétique ordinaire du temps le feu, la chaleur, le jeu, la puissance et l'espace : des moteurs s'y allument, fonctionnent et répandent leur bruit, leurs éclats dispersés, au milieu d'un nuage de brume, les populations innombrables.

    Livre des feux et des signaux où les méthodes structurales se trouvent donc étendues à de nouvelles terres de l'encyclopédie, et où on voit se transformer leurs supports. Non plus seulement les modèles de l'algèbre ou de la linguistique mais aussi ceux de la thermodynamique, de la mécanique des fluides et des sciences du vivant.

  • Le parasite

    Michel Serres

    Qui mange à table d'hôte, invité gourmand, parfois beau causeur, est dit parasite. La bête petite qui vit de son hôte, par lui, avec lui et en lui, qui change son état courant et le met en risque de mort, est dite, encore, parasite. Le bruit, rumeur diffuse ou bref éclat, qui interrompt sans cesse nos dialogues ou intercepte nos messages, voici toujours le parasite.
    Non, nous ne nous comprenons pas. Pourquoi nommer d'un même mot un homme, une bête et une onde ? Voici un livre d'images, d'abord, comme réponse à la question, une galerie de portraits. Il faudra un peu deviner qui se dissimule sous les plumes et sous les poils, et sous l'accoutrement du fabuleux. Des animaux, grands et petits, mangent ensemble, leur festin est interrompu. Comment ? Par qui ? Pourquoi ? Sortent les animaux, les repas continuent. Nous mangeons avec Jean-Jacques, avec Tartuffe, avec Socrate, avec les frères de Joseph. Ces banquets ne finissent pas, toujours, comme prévu. Le parasite prend et ne donne rien : des mots, du bruit, du vent. L'hôte donne et ne reçoit rien. Voici la flèche simple, irréversible, sans retour, elle vole entre nous, c'est l'atome de relation, et c'est l'angle de changement. Abus avant l'usage et vol avant l'échange. On peut construire, à partir d'elle, ou repenser au moins, techniques et travaux, économie et société. La théorie élémentaire des relations prend ses valeurs, ici, dans les sciences exactes et les sciences humaines, les religions et les histoires, les littératures, les contes, les rencontres. La philosophie est, je crois, cette langue à plusieurs voix.
    M.S.

  • Genèse

    Michel Serres

    A l'origine ce livre avait pour titre : {Noise}. Noise est un vieux mot, de l'ancien français, qui dit le bruit et la fureur, le tumulte des choses et la haine des hommes. Noise désigne le chaos. Ce livre tente de décrire d'aussi près que possible ce qui, dans la nature ou la culture, est chaotique et multiple. C'est un livre des commencements. Parce qu'il essaie d'écouter la formation fragile des choses et messages à partir de cette rumeur, ses premiers lecteurs ont voulu qu'il se nomme : {Genèse}. Mieux vaut prendre ce mot dans son sens le plus humble et le plus foisonnant pour éviter la mésentente : petites naissances, devenirs nombreux, possibles abondants, évanouissements. Vénus apparaît, dit-on, au-dessus des eaux. Quel est donc l'état de la mer, à l'aube de sa venue ? Elle est tumultueuse, agitée, dangereuse. La mer est bruyante, Vénus est turbulente.

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